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Légende d'Adalrik, chapitre I

Légende d'Adalrik, nouvelles sur A3

Comme toutes les nuits de son exil, le loup était là. Comme toutes les nuits de son exil, Adalrik Sigersen était impressionné par l’animal.

Alors qu’il quittait les terres où il avait toujours vécu, les mains couvertes du sang de Gunnar — roi du clan Rudianos —, il n’avait senti la présence de la bête que très tardivement. Dans sa fuite, il avait marché vers le nord, toujours vers le nord, et avait voyagé comme cela plusieurs jours. Son but avait été de s’éloigner de son village le plus rapidement possible. Il avait parcouru une large distance avant de s’écrouler de fatigue dans une grotte qu’il avait eu bien du mal à trouver à travers la neige épaisse.

Lorsqu’il se réveilla, il s’était arrêté de neiger. Se retournant sur le dos, il distingua un rayon de soleil qui pénétrait à l’intérieur de la caverne et illuminait une parcelle du sol de son faisceau. Mais ce dernier n’éclairait pas que la dure surface de la roche. Adalrik put y discerner une forme couverte de poils gris et identifia l’animal avec effroi. À peine avait-il déplacé la main sur son épée que le loup était sur lui. Le choc de son attaque lui avait fait lâcher son arme, se trouvant obligé de l’affronter à mains nues. Le loup était vif, usant de ses crocs et griffes. Lorsqu’Adalrik, meurtri, n’eut pu la force de se mouvoir, le loup bondit en arrière et partit. Tout simplement.

Les nuits suivantes, le loup revint. Où qu’Adalrik se cache, le loup le trouvait, attendant que le guerrier reprenne connaissance pour l’attaquer. Chaque nuit était plus difficile que la précédente, les blessures s’accumulaient.

Sauf une nuit, cette étrange nuit. Cela faisait maintenant de nombreux jours qu’Adalrik fuyait autant le loup que les soldats qui devaient, se disait-il, poursuivre le jeune seigneur. Un peu après le coucher du soleil, Adalrik s’était effondré dans la neige — sur le dos, le regard perdu dans les étoiles — au creux d’un fin col de montagne. « Je n’aurais pas fait tout ce chemin pour rien, la lune est majestueuse, le ciel est dégagé, c’est une belle nuit pour mourir », avait-il murmuré, fermant les yeux, succombant au froid et à la fatigue.

Il se réveilla. Le jour se levait. Surpris de revoir le ciel, les muscles endoloris, il essaya de tâter la neige de ses doigts afin de sentir quelque chose, faire fonctionner ses sens. Très vite, son nez fut pris par l’odeur du sang.

Il tourna la tête, le loup était à portée de bras. Mais il ne l’attaqua pas, ne le mordit pas. Il avait la gueule prise par un cadavre de lièvre. Frais. Alors qu’Adalrik scrutait le prédateur, stupéfait et méfiant, le loup baissa la tête et desserra les crocs. Le gibier tomba, le loup le poussa du museau jusqu’à Adalrik puis recula, s’assit, et attendit.

« Si tu penses pouvoir te racheter avec ça… ».

Adalrik prit appui sur son bras afin de se redresser, non sans difficulté. Il saisit le lièvre de ses deux mains, le posa sur ses genoux et contempla l’animal inerte. « Je n’ai jamais mangé de viande crue », laissa-t-il sortir de sa bouche avant de dégainer son couteau pour le planter dans l’animal. Il commença alors l’ingurgitation du repas que le loup lui avait offert.

Et, là aussi, les jours passèrent. Il apprit à repérer le loup à travers les feuillages, à le savoir toujours derrière ses pas. Les premières nuits, il apprit à dormir sur la roche, l’animal blotti contre lui. Il marchanda avec un vieil ermite ; son manteau en fourrure contre des soins et une cape plus sobre en laine. Il gagna quelques pièces en remportant divers combats à mains nues dans des endroits qu’il aurait préféré ne pas fréquenter. Il s’entraînait avec le loup. Il se préparait à être retrouvé par les premiers guerriers envoyés pour le tuer.

Il finit par apprécier l’animal. Ses premières envies de lui briser la colonne vertébrale étaient passées. Il apprit à chasser avec le loup, développer une certaine complicité. Il aimait à croire que l’animal apprenait autant que lui, que chacun s’habituait à l’autre, que l’humain n’était pas le seul à se rapprocher de la bête.

« Je ne me demande plus pourquoi tu m’accompagnes. Tu représentes un allié et avec ce que je vais devoir affronter, je dois accepter toute aide. »

Tout cela l’avait mené à cette nuit. Comme toutes les nuits de son exil, le loup était là. Comme toutes les nuits de son exil, Adalrik Sigersen était impressionné par l’animal.

Lorsque son compagnon avait senti les guerriers arriver, Adalrik s’était caché derrière un grand tronc d’arbre couché et les avait vus, bien après. Il discernait trois silhouettes. Cela faisait deux nuits qu’il dormait dans la même grotte, proche d’un petit village de montagne. Ses habitants avaient dû remarquer son emplacement et cela n’avait sûrement pas été difficile pour que ces informations finissent dans les oreilles de ces soldats. Non, quatre. Il allait devoir vaincre quatre adversaires dans cette forêt.

Le loup était caché dans des buissons plus proches d’eux. Il n’avait aucun plan, mais il devait s’exécuter rapidement. Une fois ses adversaires assez proches, Adalrik sortit sa hachette et son épée, se leva puis, après un instant d’hésitation, tendit les bras vers le ciel et cria : « Gofannon ! ». Après un moment de stupéfaction, l’un décocha une flèche, « c’est lui ! ». Puis, le guerrier en tête dégaina son glaive et cria en retour, la voix étranglée : « Rudianos ! ».

Mais le loup était déjà sur le troisième, plongeant ses crocs dans le cou du soldat. Alors que la quatrième s’était retournée pour aider son allié à se débarrasser de l’assaillant bestial, Adalrik enjambant le tronc d’arbre, lança la hachette dans sa direction puis porta son attention sur celui qui avait crié — sûrement leur sergent —, juste avant de se prendre un projectile dans l’épaule gauche.

Il hurla sa colère à la face du sergent qui lui fonçait dessus, brisa la flèche avec sa main gauche et bloqua l’attaque avec son épée, le fer s’entrechoqua. Puis il repoussa le sergent, saisit l’arme de son adversaire de sa main libre, l’écarta, et plongea la sienne dans son abdomen. Une flèche se planta dans le dos de son ennemi.

Adalrik sortit son épée des entrailles du sergent avant de le lâcher à terre, il se rua alors vers l’archer, mais trébucha avant d’arriver au corps à corps. En se relevant, une flèche le toucha à la cuisse, le cassant dans son élan, il tomba à genoux. « Non, pas maintenant. Non ! ». Il leva la tête vers l’archer en criant le nom de sa sœur Eirný et pour la deuxième fois ce soir brisa le bois d’une flèche. Avant que l’archer ne puisse décocher un autre trait, il bondit maladroitement et lui trancha la gorge du bout de son épée avant de s’écrouler dans la neige.

« Deux flèches, je ne tiendrai pas longtemps en faisant autant d’erreurs. »

Il rouvrit les yeux au contact humide de la langue du loup sur son visage. « Toujours pas mort… ». Il s’appuya sur son épée et s’adossa à un arbre non loin. Il regarda ses deux blessures, soupira, et bascula sa tête en arrière. Son compagnon féral avait la bouche teintée de rouge, mais ne semblait pas blessé.

Le sergent respirait encore. Mais il n’en avait plus pour longtemps, il perdait beaucoup de sang.

  • Adalrik : Comment t’appelles-tu ?
  • Halldór : Halldór… mon seigneur.
  • Adalrik : Dis-moi Halldór, qui est le nouveau roi du clan Rudianos ?

Le soldat avait du mal à parler, mais il savait qu’il parlait à un roi en exil, un roi qui lui posait une question.

  • Halldór : Lárus… frère de Gunnar.
  • Adalrik : Hum, toujours en vie et au pouvoir, hein ?