Légende d'Adalrik, chapitre II

  Héros en Errance, nouvelles sur A3

Comme tous les soirs de son enfance, le roi Siger réfléchissait. Comme tous les soirs de son enfance, Adalrik Sigersen était intimidé par son père.

  • Siger : Plus le temps passe et plus il devient évident que Gunnar est dangereux.

Le roi Siger dirigeait le clan Gofannon depuis plus de dix-neuf hivers. Il avait hérité du trône de son père, Grímur Ruriksen, instable mais prestigieux. Il possédait une armée qui avait fait ses preuves et qui jouissait d'une forte réputation au Nord comme à Sennvald, au Sud. Il régnait sur trois clans vassaux et avait accumulé de nombreux trésors. Mais son père lui avait aussi laissé des terres saccagées, de nombreuses veuves et une reine accablée par la perte de trois de ses enfants. Lorsque le cœur du vieux roi s’était arrêté de battre, l’esprit noyé dans l’alcool, Siger le cadet dirigeait déjà le clan depuis quelques saisons.

  • Siger : Notre clan est puissant, Gunnar le sait et cela l’inquiète. Au début de son règne, il dirigeait le seul clan puissant de ce côté du Col bleu. Mon père dirigeait un clan mineur. Il m’a laissé un clan mineur.

Siger s’était appliqué à stabiliser cet héritage. Son père avait voulu qu’il continue ses conquêtes contre l’avis de sa famille, de ses proches conseillers et du peuple. Siger les avait écouté et s’était efforcé de relever son peuple et ses terres. Sa vieille mère avait vécu assez longtemps pour voir que son fils ne suivait pas les traces de son défunt mari. Elle mourut à l’aube d’un printemps, un sourire aux lèvres.

Le souverain du clan Gofannon avait pris l’habitude de vouer ses fins de journée à la réflexion, il s’enfermait dans sa chambre et parlait généralement seul, à voix haute. Personne ne pouvait le déranger sans risquer sa place, pas même la reine. Après la naissance de son premier enfant, Adalrik, il avait toujours son garçon près de lui. Dès le plus jeune âge, Siger lui racontait les problèmes de la couronne et les solutions qu’il apportait.

Dans un premier temps, Adalrik était dans l’incapacité de comprendre et de répondre. Mais même après qu’il soit devenu assez intelligent pour proposer ses idées, il ne répondait jamais à son père. Il était persuadé que ce n’était pas ce qu’il attendait de lui et il avait peur de le décevoir, d’entraîner sa colère. Continuellement.

  • Siger : Et mon fils dirigera un puissant clan. Je laisse un clan important, majeur dans la région mais aussi dans le Nord tout entier.

Il toussa sur la fin de sa phrase. Le maître des herbes sortait de la chambre lorsqu’Adalrik arrivait. Il était facile de faire le lien entre cette rencontre et les toux répétées du roi.

En ce soir d’automne, Adalrik écoutait avidement son père. Il approchait de l’âge adulte et sa mère, Freyja, lui avait ordonné d’écouter son père, ces derniers jours plus que jamais. « Si tu veux protéger ta sœur, qu’elle puisse grandir, découvrir ce que la vie a à offrir, il va falloir que tu acceptes ce que dira ton père, à défaut de tout comprendre », avait-elle dit. Adalrik aimait sa petite sœur, elle était la seule personne capable de le faire sourire, de le faire rire. Au milieu de tous ces gens préoccupés par l’argent, par l’honneur, par la mort, elle apportait une fraîcheur bienvenue. Eirný avait su garder la pureté du printemps durant lequel elle était née.

Après une longue et rauque respiration, son père reprit :

  • Siger : Il devient important de trouver une solution pour Gunnar. Moi je ne peux plus, mon esprit n’en est plus capable. Je ne pouvais pas m’occuper de lui, il y avait tant de choses à faire. Tant de choses. Mais je ne peux plus rien changer maintenant, cela n’a plus d’importance. On se souviendra de Siger Grímsson comme d’un roi juste.

Puis, pour la première fois de sa vie, il s’adressa directement à son fils :

  • Siger : Adalrik, mon fils… apporte-moi mon épée...

D’abord troublé par le comportement de son père, Adalrik, apeuré, tendit le bras et saisit l’épée. Elle était lourde mais bien équilibrée et magnifiquement gravée. Il voulait la contempler plus longtemps, posée sur ses genoux, mais se leva promptement et l’apporta à son père avant qu’il n’ait à répéter son ordre.

Arrivé devant Siger, pratiquement avachi dans son fauteuil, il prit l’importance de toute la fatigue du roi. Siger mit une main sur son épée puis plongea ses yeux dans ceux de son fils.

  • Siger : Comme tu as grandi… tu es beau et fort, mon fils. Tu feras un grand héros, je le sais. Je peux le voir.

Le vieux roi prit une autre longue respiration… puis son regard se raffermit. Il toussa une autre fois.

  • Siger : Va t’assoir.

Adalrik se retourna et revint s’assoir par terre. Il gardait le visage baissé, il allait pleurer, il le savait. Mais il ne voulait plus pleurer devant son père. Plus jamais et surtout pas maintenant. Il tourna son corps vers la fenêtre et releva la tête, fixant la lune. Puis il attendit que son père parle. Il savait qu’il ne serait pas là encore longtemps. Il avait besoin des derniers conseils paternels. Il allait lui donner ses dernières instructions, ce que devront être les premières actions de son règne. Et il ne le décevrait pas, il appliquerait tout à la lettre.

Mais un seul bruit lui répondit : le fer rencontrant le bois. Suivi d'un râle.

Adalrik tremblait, les yeux écarquillés. Il serrait les poings pour que ses bras bougent le moins possible. Mais il ne pleurait pas. Non, il ne pleurait pas. Il ne pleurerait plus.

Des mains se posèrent sur ses épaules. Il entendit une voix féminine, mais ne percevait pas le sens des mots qui en sortaient. C’était sûrement sa mère, il ne l’avait pas entendu entrer. Finalement, elle vint s’agenouiller devant lui.

  • Freyja : Tu m’écoutes ?

Adalrik gardait le silence, il avait peur que sa voix le trahisse. Il hocha la tête.

  • Freyja : Je… Va te coucher, demain... demain tu seras couronné. (soupir) Il était toujours comme ça, Adalrik. Toujours. Implacable. Même avec moi.