Slug is coming...

  Héros en Errance, nouvelles sur A3

Il m’est difficile de parler de lui. A chaque fois que j’entends son nom, je frissonne. Et lorsque j’esquisse le prononcer, ma gorge reste nouée sans qu’une seule syllabe n’en sorte. Mais il vaut mieux, ce serait une syllabe de trop. Qui sait ce qu’il pourrait arriver.

Si loin que l’humanité puisse se remémorer quelque chose, les Frères-dieux s’affrontaient déjà. Si loin que l’humanité puisse se remémorer quelque chose, les deux camps existaient déjà, les humains répartis entre les deux ou écrasés au milieu.

D’un côté, l’ordre, la loi, la connaissance. Le Culte. Une hiérarchie, des élus, des champions, un clergé. Ils se battent pour le hibou, pour le Grand Duc. Je les crains, bien sûr. Je serais fou dans le cas contraire !

Et en face, lui-même, bien entendu. Le chaos, le changement. La Secte. Un regroupement d’êtres mentalement liés, similaires. Tous se battent comme un. Eux, je ne les crains pas. Eux, ils m’effraient, me glacent le sang. Il me glace le sang. Surtout lorsqu’il…

Comment ressent-on sa présence ? Que ressent-on en sa présence ? Une déchirure, une brûlure, du vide. Un vide, un grand vide. On a l’impression de perdre son corps. Pas de le quitter, de le perdre, comme s’il se diluait dans ce tout qui forme notre environnement.

Ensuite ? Ensuite, c’est au tour de l’esprit. L’esprit se fond dans le décor, de la même manière. Il s’étire de plus en plus loin, de plus en plus fort, dans toutes les directions, même celles dont vous ne soupçonniez même pas l’existence.

Je ne sais pas ce qu’il se passe après ça, si jamais cela dure encore plus longtemps, si l’esprit a lui aussi le temps de se déchirer. J’ai été libéré avant que cela n’arrive, les forces de ce monde ne voulaient apparemment pas que je parte en fumée tout de suite.

Moi, je suis revenu. Mon esprit s’est reformé et j’ai retrouvé mon corps par je ne sais quel miracle. Comme ça, pouf. C’aurait presque pu être irritant, décevant, si ce n’était pas si extrêmement douloureux. Surement le retour à la réalité, les retrouvailles du corps et de l’esprit.

Pourquoi je suis revenu ? Car l’armée du Dieu limace avait été battue.

Depuis, on dit qu’il a disparu, qu’il s’est réfugié quelque part, dans une sorte de caverne cosmique que l’on ne peut percevoir. Alors, on se dit que si on ne le sent plus, si ses créatures et sbires ne sont plus aussi forts qu’avant, c’est qu’il a laissé sa place à son rival de toujours, qu’il s’est retiré, qu’il a trouvé une autre occupation. Comme si les Dieux « s’occupaient » comme lorsque l’on s’occupe en jouant aux dés.

Non, c’est mal les connaître. Les Dieux ne « s’occupent » pas, les Dieux ne laissent pas tomber. Les Dieux ne décident pas du jour au lendemain d’abandonner leur combat de toujours et de rentrer chez eux pour se faire une partie de cartes.

Non. Leur guerre potentiellement fratricide, ou au moins génocidaire envers l’humanité, n’est pas finie, si jamais elle doit se finir un jour.

Il revient. Doucement, sûrement. A sa vitesse, il répand sa moisissure partout où il passe, se servant des corps et des esprits des autres. Moi, je pense même qu’il n’a jamais quitté Slugenstein. J’en suis même sûr vous savez. Ah oui, sûr ! Ce ne sont pas seulement des devinettes ou des coups de bluff pour appâter le curieux. Non, loin de là, m’sieur, loin de là.

Vous savez pourquoi je dis ça ? Parce que je l’entends. Oui, depuis ce fameux jour, je l’entends. Tous les jours, tout le temps. La nuit aussi, la nuit. Il me parle. Il me parle de choses et d’autres. Et je l’écoute, je ne peux pas faire autrement. Il m’empêche de dormir si je ne l’écoute pas. Il peut aller jusqu’à tenter de m’étouffer !

Et ici, engouffré aussi profondément dans le Château de Slugenstein, dans son château, je l’entends encore mieux. Oui, je l’entends très clairement. Il y a des moments où j’aimerais lui parler, lui répondre. Lui dire que je suis un humain, avec une volonté, pas seulement une bête douée de compréhension.

Mais, je ne peux pas lui répondre n’importe comment, pas comme ça, sans réfléchir. Si jamais je succombais à son appel, cela pourrait faire des conséquences tout autour de moi, pas seulement sur ma personne. Et, j’ai un cœur tout de même, il a été déchiré, mais il est entier maintenant et je l’écoute lui aussi. Ma conscience a été mal menée elle aussi, mais elle est intacte. Je le sais, je l’écoute elle aussi !

Je les écoute tous trois.

Mais aujourd’hui, c’est un peu spécial. C’est la première fois que je descends aussi bas. D’habitude, lorsque des personnes louent mes services de guide, ils remontent au premier ou deuxième mort. Vous, vous êtes venus avec une petite armée. Beaucoup sont morts, mais beaucoup sont encore debout.

Il tient à vous féliciter, vous savez ? Il tient à féliciter votre persévérance ainsi que le courage et le dévouement de vos hommes.

Mais, je ne suis jamais capable de bien retranscrire ses mots, jamais. Je ne suis qu’un pauvre humain meurtri, je n’ai pas ses capacités d’orateur.

Oui. Il faut vous récompenser correctement. Ce ne serait pas aimable sinon.

Il est d’accord, je le sais. Et je suis d’accord aussi. Bien sûr que je suis d’accord, puisqu’il est d’accord. Parfait. Tout est parfait.

Slug !